Au Bourg-d’Oisans et dans les villages environnants, les jeunes ne manquent ni d’air ni d’entrain. VTT, trail, escalade : le sport de montagne, exigeant mais accessible localement, n’est pas qu’un loisir. C’est un outil de lien, d’ancrage, et parfois même d’identité sociale. Une pratique collective qui, au cœur de territoires périphériques, aide à combattre l’isolement sans forcément en avoir l’ambition.
Lucas Barrietis et Morgane Benkaab, le 26 mai 2025

« Ici, on n’est pas isolés. Dès qu’on voit les copains, on se demande ce qu’on va faire ensemble en montagne », lance Dimitri, 22 ans, menuisier et originaire de Venosc. Pour lui, comme pour son frère Louis, collégien ou leur cousin Titouan, charpentier de 24 ans, la montagne est un terrain de jeu, de liberté, mais surtout de sociabilité. Dans ces territoires peu densément peuplés par rapport aux grandes villes, le sport structure les liens, façonne le quotidien et rythme les week-ends. Tristan Bailleul, doctorant en sociologie du sport, confirme : « Le sport est un miroir de la société. Il reflète les dynamiques sociales, les liens qui se tissent entre les individus. En montagne, il devient un outil de rencontre et d’inclusion. » C’est particulièrement vrai pour les jeunes issus de zones rurales, où les occasions de socialiser peuvent se faire rares en dehors de la sphère scolaire ou professionnelle.
Se retrouver hors des cadres
Au Bourg-d’Oisans, ces jeunes ne sont pas toujours licenciés dans des clubs. Ils se donnent rendez-vous, parfois sans structure, pour partager une descente, un sentier, un défi commun. Jean Corneloup, sociologue à l’université Grenoble Alpes, distingue deux types de pratiques sportives : celles qui s’inscrivent dans des structures ou institutions, et celles qui relèvent de ce qu’il appelle la socialité. « Elles sont inscrites dans les liens faibles, pas des liens forts », explique-t-il.
Les sports de nature, notamment, reposent souvent sur des interactions spontanées, entre proches ou connaissances, « dans des groupes, des petites communautés ici ou là, qui ne passent pas forcément par les institutions. » Kilyann, 25 ans, originaire de Sarthe, vit au Bourg-d’Oisans depuis cinq ans. Il n’est inscrit dans aucune structure mais roule presque tous les jours. « Le vélo de descente, c’est un exutoire. Prendre son casque, rouler dans la forêt avec les copains. C’est simple : on est 25 dans le groupe, on se connaît tous. C’est une deuxième famille, mais du sport. »
Une région très sportive… mais peu fédérée
Selon une étude de l’Insee publiée en avril 2024, l’Auvergne-Rhône-Alpes est la deuxième région française en taux de pratique sportive régulière ou occasionnelle (81,5 %), mais seulement la cinquième en nombre de licences sportives (16,9 licences pour 100 habitants). Cette différence révèle un point crucial : beaucoup de pratiquants ne sont pas inscrits en fédération. Ils pratiquent hors des cadres, souvent de manière informelle, entre amis ou en famille. Ce sport non-institutionnel n’en est pas moins vecteur de lien social, comme le souligne Tristan Bailleul : « Le sport est un endroit où on rencontre des gens, on socialise, on crée du lien. C’est une porte de sortie. » Il précise néanmoins que « la mission première du sport n’est pas de lutter contre l’isolement, mais il y participe grandement. »
Un vecteur d’ancrage et d’appartenance
Louis, 15 ans, le dit avec fierté : « Le pays d’Oisans, c’est le paradis. Escalade, VTT, trail… Tu as tout pour vivre ici. » Le territoire devient un espace d’appartenance, une réponse à un sentiment d’oubli que peuvent parfois ressentir les habitants des zones rurales.
« Le pays d’Oisans, c’est le paradis. Escalade, VTT, trail… Tu as tout pour vivre ici. »
Louis, 15ans, traileur
Ces sports ne sont pas qu’un simple loisir. Ils jouent un rôle structurant dans l’identité sociale et territoriale. « Quand on est dans un groupe et qu’on essaye d’y ressembler, on va répondre à certains critères du groupe social, se sentir représentant du groupe social et appartenir au groupe social », analyse Tristan Bailleul. Ce lien, vécu au quotidien par les jeunes de Bourg-d’Oisans, est un fil invisible mais tenace, qui se tisse entre les descentes, les bivouacs, les amitiés nées au pied des falaises. En montagne, on ne fait pas que gravir des sommets : on construit, pas à pas, une communauté.
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